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La solitude des salariés, objet de réflexion pour le CE et le CHSCT

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L'essor du bénévolat chez les jeunes actifs témoigne d'un besoin d'engagement dans un collectif que le travail n'apporte plus forcément. C'est peut être aussi, paradoxalement, le signe d'une montée de la solitude au travail, un phénomène inquiétant dont les représentants du personnel peuvent se saisir.

Il est a priori étonnant de consacrer un article au thème de la solitude dans un journal lu par les représentants du personnel, et notamment par les élus du comité d'entreprise (CE) et du CHSCT. La solitude ne relève-t-elle pas de l'individu, et non du collectif ? Et pourtant ! L'objet même des activités sociales et culturelles (ASC) du comité d'entreprise vise bien "l'amélioration du bien-être des salariés", selon la définition de l'article R. 2323-20 du code du travail.  Cette définition, non limitative, a du reste été étendue par la jurisprudence. Depuis un arrêt de 1975 de la Cour de cassation, l'activité sociale et culturelle est "une activité non obligatoire légalement, quels qu'en soient sa dénomination, la date de sa création et son mode de financement, exercée principalement au bénéfice du personnel de l'entreprise, sans discrimination, en vue d'améliorer les conditions collectives d'emploi, de travail et de vue du personnel au sein de l'entreprise".

L'essor du bénévolat des jeunes actifs...

Imaginer des actions visant à rompre l'isolement des salariés participe donc bien d'une ASC. Est-ce pour autant opportun d'y songer ? L'on peut en effet penser que la solitude touche surtout les inactifs. Mais elle n'épargne pas forcément les salariés comme l'indique l'étude de la fondation de France (lire notre encadré ci-dessous). Paradoxalement, le développement du bénévolat chez les actifs est aussi, en plus d'être un signe encourageant d'altruisme, un indicateur de cette solitude (*). Chez les Petits frères des pauvres, association qui vient en aide aux plus de 50 ans en situation de précarité, on souligne que si les salariés s'engagent dans le bénévolat, c'est aussi parfois pour sortir eux-mêmes de leur solitude, se retrouver au contact d'autres personnes, au sein de la communauté que représente une association. "Nous avons vu au moment de Noël des personnes s'engager pour des actions car elles-mêmes sont seules", commente-on dans cette association. "Une personne qui ne se sent pas à l'aise au travail, parce que son poste l'isole des autres, parce que son travail l'épanouit peu ou parce qu'elle a le sentiment qu'on l'emploie pas à hauteur de ses capacités, va se tourner vers l'action collective dans un environnement associatif, comme adhérent ou bénévole", constate Jacques Malet, président de Recherches et Solidarité, un réseau associatif d'experts sur les questions de solidarité. Dominique Thierry, président d'honneur de France Bénévolat, une association qui voit passer 20 000 bénévoles par an, confirme le phénomène : "Une partie des actifs se tourne vers le bénévolat parce qu'ils ne sont pas satisfaits de leur travail et veulent trouver à l'extérieur un sens supplémentaire à leur vie. Certains envisagent même une reconversion vers l'économie sociale et solidaire, un monde où la précarité existe aussi malheureusement". On peut aussi transposer cette situation aux IRP : rien de meilleur pour s'intégrer dans une entreprise et élargir ses contacts que de se faire élire comme élu du personnel.

...signe d'une évolution du travail

A la réflexion, ce phénomène n'est peut-être pas si étonnant. On sait que l'évolution du travail en entreprise peut favoriser la solitude des actifs. Nous pensons ici à la généralisation des espaces ouverts, des open space où il devient parfois plus difficile de nouer des conversations privées entre collègues, mais aussi à l'émiettement et à la discontinuité du travail lui-même, et à la pression subie par le salarié, qu'il travaille au bureau, dans un atelier ou un entrepôt : la chasse aux temps morts entraîne aussi un temps moindre pour la socialisation en entreprise, les salariés renonçant par eux-mêmes à ces temps collectifs pour ne pas risquer d'être débordés. Dominique Thierry a lui-même noté une dégradation des conditions de travail et des collectifs lors des années 90 du fait de la financiarisation de l'économie et de la dictature du court-terme. Ce sentiment d'isolement, la psychologue du travail indépendante Laurence Dorigny, basée à Reims, dit l'observer de plus en plus souvent chez les salariés. "Chacun travaille pour soi, pour atteindre ses objectifs, dans une course où il devient très fréquent de ne plus avoir le temps de parler aux autres, dit-elle. Cela peut entraîner une véritable souffrance au travail et une exclusion".  La sociologue Danièle Linhart a souligné dans un livre, "Travailler sans les autres", cette évolution. La chercheuse pointe le sentiment d'abandon de nombreux salariés, avec un management qui les met en concurrence ou les amène à se comporter entre eux comme le font un fournisseur et un prestataire de services. Tout se passe, dit la sociologue, comme si chaque salarié entretenait "un face à face un peu narcissique entre le travail et soi". Cette individualisation du travail, Danièle Linhart pense qu'elle est dangereuse car elle menace la solidarité entre salariés et la notion même de collectif (lire son interview parue jeudi 12 janvier).

Des exemples d'actions qui créent des liens sociaux

Dès lors, les représentants du personnel eux-mêmes peuvent réfléchir à des actions possibles pour lutter contre ce sentiment de solitude.Toutes les initiatives du CE ou de ses composantes (commissions culture par exemple) qui passent par le rassemblement et la rencontre des salariés semblent de nature à créer ces précieux liens sociaux, en favorisant une communauté de travail plus liée et solidaire. Citons quelques pistes : - événements dans le local du CE (animation type marché de Noël mais aussi conférence ou atelier sur un thème d'actualité en vertu de la possibilité pour le CE -donnée par l'article L.2325-13 - d'organiser des réunions collectives pour le personnel y compris en y conviant des personnalités extérieures, etc.); - événements extérieurs (une exposition commentée par exemple; des actions montées en partenariat avec un acteur local, type bibliothèque, musée, musicien, etc.); - prêts ou échanges de livres, de films, incitation à la pratique amateur via un groupe ou un club (photo, peinture, etc.); - encouragement à la pratique sportive (Ndlr : un conseil souvent donnée aux personnes qui se sentent seules); - incitation au co-voiturage des salariés, etc.

Pour ou contre les permanences d'assistante sociale ou de psychologue du travail ?

En outre, le comité peut aussi, comme le suggère le réseau InterCE Cezam dans son guide du CE citoyen, adopter une "gestion participative" en incluant des salariés dans certaines commissions, en associant les salariés à l'organisation d'événements ou de les convier à des groupes de travail. Enfin, le CE peut aussi prendre l'initiative de mettre à disposition des salariés une assistante sociale indépendante lors de permanences régulières, voire un psychologue du travail indépendant. La sociologue Danièle Linhart se montre pour sa part critique à l'idée de telles initiatives. Pour aider les salariés à sortir de l'isolement, le CE ou le syndicat ne devrait pas se substituer aux assistantes sociales "dans une écoute personnalisée" car, dit-elle, ce type de face à face ne sort pas le salarié de l'isolement ou ne permet pas l'émergence d'une parole collective. D'autre part, la sociologue pointe aussi les limites des activités sociales et culturelles de groupe : "Les salariés ne me semblent plus demandeurs de villages vacances ou d'événements collectifs organisés par les CE, ils préfèrent des billets ou des subventions. Dans une entreprise où l'ambiance de travail est devenue délétère et où ils n'ont pas confiance dans les autres collègues, ils n'ont aucun plaisir à partager des activités en dehors du travail avec d'autres salariés". Pour Danièle Linhart, les salariés ont plutôt besoin "de discuter du travail dans le travail". Pour cela, la sociologue défend l'idée de "décryptages collectifs". Soit des discussions collectives sur des thèmes comme : "Qu'a apporté ce changement ? Pourquoi telle situation s'est-elle détériorée ?" Cette confrontation des perceptions peut, selon la psychologue, amener les salariés à prendre conscience que ce qu'ils vivent est en fait une dégradation collective des conditions de travail. Mais ce point de vue n'est pas forcément partagé en son ensemble. Laurence Dorigny se montre ainsi favorable à ce que le CE prenne l'initiative d'organiser des permanences pour inviter les salariés à s'exprimer devant une assistante ou un psychologue. Mais à ses yeux, les élus eux-mêmes doivent s'interroger : "Je vois des élus qui sont eux aussi pris par le travail, qui ont peur de le perdre, et qui ne prennent pas leurs heures de délégation". A eux, poursuit la psychologue du travail, de retrouver la base de leur mandat : "Il leur faut se remettre à l'écoute des salariés, se déplacer, aller les voir pour leur parler ou les inciter à se rendre au local du CE, organiser des réunions d'expression, refaire des pause café dans lesquelles les personnes ont dû temps pour échanger..."

Bénévolat, solidarité interne et lien social
France Bénévolat cherche à développer le bénévolat de compétences : des entreprises incitent leurs salariés à devenir bénévoles, soit sur leur temps de travail, soit en dehors de celui-ci. L'association cherche à se rapprocher du monde des comités d'entreprise pour réfléchir à des actions de solidarité interne et externe, nous indique Dominique Thierry, son président d'honneur : "Dans les communautés de travail, on ne pense pas forcément aux soucis que connaissent les salariés à l'extérieur de leur travail : des problèmes avec leurs enfants, la maladie de parents, etc. Si des comités d'entreprise s'emparaient de ce type de sujets, qui sont de nature à inclure les individus dans un collectif en recréant du lien social, nous pourrions y réfléchir avec eux pour imaginer de actions intéressantes". ►Pour les CE souhaitant entrer en contact avec France Bénévolat, voici le mail du président d'honneur : d.thierry@francebenevolat.org  Voir aussi le site de France Bénévolat

Mais la solitude des salariés, ce peut être aussi l'affaire du CHSCT. Le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail n'est-il pas chargé de contribuer à la prévention et à la protection de la santé physique et morale des salariés et à l'amélioration des conditions de travail ? Or la solitude, au travail comme ailleurs, est dangereuse pour la santé.

Les outils du CHSCT

Le site Slate rapporte que, selon une étude d'un médecin rapportée par le New York Times, les individus isolés sont deux fois plus susceptibles de mourir prématurément que ceux qui ont des interactions sociales plus fréquentes" ! On sait en outre que la souffrance au travail peut entraîner l'individu dans un cercle vicieux d'isolement, qui peut conduire au burn out. Isoler délibérément un salarié pour l'affaiblir relève d'ailleurs du harcèlement : c'est du reste un des motifs qui ont conduit les juges à poursuivre les anciens dirigeants de France Telecom. Que peut faire un CHSCT ? Tout d'abord, faire connaître auprès des salariés les ressources dont ils pourraient avoir besoin : la médecine du travail, le psychologue du travail, les élus du personnel, la DRH, etc. Ensuite, il faut rappeler que le CHSCT dispose d'un pouvoir d'enquête en cas d'accident, de maladie professionnelle ou d'incidents répétés (art. L.4612-5 du code du travail). L'autre outil majeur est le droit d'alerte. L'article L.4131-2 du code du travail permet au CHSCT, lorsqu'il constate une cause de danger grave et imminent, d'alerter immédiatement l'employeur. Ce dernier doit alors réagir en menant une enquête, en organisant une réunion avec le CHSCT ou en saisissant l'inspecteur du travail, le but étant que l'entreprise définisse et mette en oeuvre des mesures de prévention pour faire cesser ce danger. Le CHSCT peut également lancer une expertise aux frais de l'employeur. Mais attention, le comité doit étayer sa demande par des éléments précis (incidents répétés et non isolés, évolution du taux d'absentéisme, etc.), laissant supposer un danger grave et imminent, afin de ne pas risquer de voir sa demande d'expertise contestée (voir par exemple notre article du 5 septembre 2016). Enfin, le CHSCT peut aussi demander l'intervention d'un expert dans certaines situations dégradées. Psychologue du travail indépendante à Reims, Laurence Dorigny, reconnue comme expert auprès des IRP, est intervenue à la demande du CHSCT d'une entreprise de nettoyage de 200 salariés : "La situation s'était envenimée entre les salariés au point qu'il y avait un véritable conflit entre les personnes. Je les ai réunies, dans un milieu neutre, pour libérer la parole et les faire s'exprimer. Il suffit parfois de peu pour débloquer des situations et recréer un véritable collectif de travail". (*) La France compterait environ 13 millions de bénévoles en 2016. Selon le réseau Recherches et Solidarités, le bénévolat a connu de fortes évolutions depuis six ans, à commencer par un certain rajeunissement. La moitié des bénévoles se disent poussés par "l'envie d'agir", les valeurs de "citoyenneté" et de "solidarité" étant également davantage citées. Mais les bénévoles attendent aussi de leur engagement "l'acquisition de compétences" et "l'accès aux responsabilités" (lire l'étude ici).

Plus de 5 millions de solitudes
Selon une étude de Crédoc réalisée entre décembre 2015 et janvier fin 2016 auprès d'un échantillon de 3 050 personnes âgées de 15 ans et plus, pour le compte de la Fondation de France, environ 10 % de la population (soit plus de 5 millions de personnes) n'est en lien avec aucun réseau de sociabilité (amical, familial, voisinage...). Si la solitude touche d'abord les inactifs, elle concerne aussi les actifs puisque 26% des personnes se déclarant isolés ont un CDI dans le secteur privé, 4% étant en intérim ou CDD. Il s'agit souvent de personnes ayant de faibles revenus. Les restrictions budgétaires sur les loisirs et le renoncement aux vacances restreignent le champ des interactions sociales propices à la constitution du lien social, analyse l'étude.