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Pourquoi connaît-on si mal les maladies professionnelles ?

 


Le sociologue Jean-Noël Jouzel s'interroge sur la méconnaissance des maladies professionnelles provoquées par l'exposition des travailleurs aux produits toxiques. Au-delà des raisons "de nature" et des possibles stratégies des firmes cachant la dangerosité de leurs produits, il montre que les instruments de santé publique, tels que l'homologation ont des effet pervers.





 


Le sociologue Jean-Noël Jouzel s'interroge sur la méconnaissance des maladies professionnelles provoquées par l'exposition des travailleurs aux produits toxiques. Au-delà des raisons "de nature" et des possibles stratégies des firmes cachant la dangerosité de leurs produits, il montre que les instruments de santé publique, tels que l'homologation ont des effet pervers.






L'ignorance qui entoure les maladies professionnelles n'est pas seulement la conséquence d'obstacles naturels à la connaissance ni la conséquence de stratégies de dissimulation déployées par les industriels. Elle serait aussi un "un produit involontaire d'actions et de dispositifs qui sont destinés à rendre visibles les liens entre travail et santé", selon Jean-Noël Jouzel. Pour analyser les controverses liées aux enjeux de santé environnementale, Jean-Noël Jouzel pose notamment son œil de sociologue sur les actions publiques et les mobilisations. Ce chargé de recherche au CNRS au Centre de sociologie des organisations (CSO) croise son analyse avec des études scientifiques. Il présentait hier à l'Anses, à l'occasion d'une journée de restitution du programme national de recherche environnement santé travail (PNR-Est), ses travaux sur les causes de la méconnaissance des maladies professionnelles provoquées par l'exposition des travailleurs aux produits toxiques. Avec une question : pourquoi connaît-on si mal, en dépit des progrès de la science, les liens entre les produits toxiques et les maladies des travailleurs, et pourquoi les maladies professionnelles induites par ce type d'agents chimiques sont-elles encore très difficiles à faire reconnaître ?

 

Pourquoi vous êtes-vous posé cette question ?

Jean-Noël Jouzel : Nous sommes partis de deux constats. Le premier est que demeurent de très nombreuses incertitudes sur la question des liens entre l'exposition à des produits toxiques sur le lieu de travail et les maladies affectant le travailleur. Nous avons aussi fait le constat du phénomène de sous-reconnaissance, probablement massif, mais très difficile à estimer dans son amplitude, des maladies professionnelles.


Cette méconnaissance ne découle-t-elle pas tout simplement du fait que ce lien entre un ou des toxiques et une maladie professionnelle est particulièrement difficile à isoler, à mettre en évidence ?

Jean-Noël Jouzel : Si, c'est la première réponse : cette méconnaissance est un fait de nature. Il est dû aux temps de latence très importants entre l'exposition et le moment de la survenue des premiers symptômes – cela prend parfois des décennies pour les cancers chimico-induits –, et à la faible spécificité de ce type de pathologies, qu'il est très difficile d'imputer causalement à une exposition à des produits toxiques professionnels plutôt qu'à des habitudes de vie, à l'hérédité ou à un malheureux hasard. Cette première réponse est éminemment valable… mais pas complètement satisfaisante.

 

Alors ce serait dû à une ignorance volontairement construite par les industriels, par exemple ?

Jean-Noël Jouzel : Depuis une dizaine d'années, il y a tout un ensemble de travaux sciences sociales qui pointent cette autre dimension. On peut les regrouper sous l'idée, de manière plus ou moins satisfaisante, de "construction sociale de l'ignorance". Dans la lignée du travail mené sur l'industrie du tabac, ces travaux se sont essentiellement efforcés de mettre en évidence les stratégies déployées par un certain nombre d'acteurs pour masquer la dangerosité des produits auxquels les travailleurs sont exposés sur leur lieu de travail. Mais notre équipe de chercheurs n'est pas partie dans l'exploration de cette hypothèse de stratégies délibérément mises en place par les firmes pour cacher la dangerosité de leurs produits.

 

Quelle autre piste avez-vous donc étudiée ?

Jean-Noël Jouzel : Nous avons plutôt essayé de proposer une réflexion autour ce qu'on peut appeler la production involontaire de l'ignorance quant aux liens entre toxiques professionnels et santé au travail, une ignorance liée notamment à l'organisation des modes de connaissances dans ce domaine et à la manière dont sont instrumentées les politiques publiques en matière de contrôle des toxiques professionnels.


Vous avez notamment analysé ainsi l'effet des pesticides sur la santé des travailleurs agricoles, pouvez-vous nous en dire plus ?

Jean-Noël Jouzel : Faisons un focus sur les instruments de contrôle des intoxications professionnelles liées aux pesticides. Si nous résumons de façon un peu basique, l'homologation des phytosanitaires s'adosse à une évaluation de risques a priori, avant la mise sur le marché, qui consiste – et c'est assez classique – à identifier les dangers induits par tel ou tel produit et à déterminer le niveau acceptable d'exposition des travailleurs. Les tests de toxicité permettent surtout de mettre en évidence les effets d'exposition aigus et subaigus. Le deuxième volet de ces tests – et c'est là aussi très classique – est la mesure des expositions a priori, qui repose sur des modèles paramétrés prenant en compte les quantités à l'hectare, le conditionnement, le mode de pulvérisation, le type de cultures traitées, les conditions climatiques, le port d'équipements de protection, etc. À ces évaluations a priori s'est ajoutée, à partir des années 1990, la mise en place par la MSA (Mutualité sociale agricole) d'un réseau de toxicovigilance qui cherche à repérer les effets des pesticides sur les travailleurs agricoles a posteriori, en faisant remonter des signalements d'intoxications via un réseau de médecins du travail et de toxicologues.

 

Et ces instruments ne sont donc pas efficaces ?

Jean-Noël Jouzel : Si. Et ils ont permis de produire de très nombreuses connaissances, même si ce n'est pas leur finalité première, sur les dangers pour les travailleurs agricoles. Le réseau de toxicovigilance de la MSA a rendu visibles, par exemple, les intoxications lorsque les agriculteurs ré-entrent dans les champs traités, des intoxications qui n'étaient jusqu'alors pas prises en compte par la réglementation : cela a débouché sur la mise en place, en 2006, de délais de ré-entrée à respecter.


Mais vous démontrez que ces dispositifs ont également produit un certain nombre "d'angles aveugles"…

Jean-Noël Jouzel : Les angles aveugles sont liés à la manière dont ces instruments d'action publique appréhendent ce qu'être exposé professionnellement aux pesticides veut dire. Je m'explique : la prévention reposant sur ces dispositifs vise essentiellement à empêcher les dépassements ponctuels des doses acceptables ; c'est la philosophie du dispositif. Il s'agit d'expliciter à l'utilisateur, l'agriculteur, via l'étiquette, les moyens de se prémunir de ces dépassements, en respectant toute une série de bonnes pratiques relatives au mode d'épandage, aux conditions climatiques, au port d'équipements de protection, etc. Une des conséquences de cette manière d'envisager l'intoxication, est que ça la présente de manière implicite comme la conséquence d'une erreur produite par l'utilisateur du produit qui, en ne portant pas bien ses gants ou son masque, en traitant par vent trop fort, etc, s'expose à des risques auxquels il ne devrait pas s'exposer.

 

Avez-vous pu mesurer les effets sociaux de cette assimilation "intoxication = erreur" grâce à votre travail sur les mobilisations de victimes ?

Jean-Noël Jouzel : Ce type de cadrage fait d'abord lourdement obstacle à l'efficacité du dispositif de toxicovigilance mis en place par la MSA, qui recueille chaque année un nombre très faible de signalements, soit environ 200, alors que des données de questionnaires produits par la MSA montrent qu'environ un travailleur agricole sur cinq estime avoir ressenti des effets indésirables dans l'année écoulée à la suite d'un traitement phytosanitaire. L'intoxication reste très difficile à dire, elle devient invisible car indicible. Cela va ensuite rendre très difficile l'entrée des agriculteurs dans un parcours de reconnaissance en maladie professionnelle, et plus encore dans une mobilisation en tant que victime.

 

 

 

Source : par Elodie Touret (actuel-hse.fr)


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