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“J’ai passé 30 ans de ma vie à négocier des restructurations”

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A 59 ans, Serge Roudaut n'est plus, depuis quelques jours, délégué syndical FO ni secrétaire du comité d'entreprise de Jabil, une entreprise de Brest dont il a négocié le PSE lors de sa fermeture en 2015. Il revient pour nous sur son engagement militant et sur ces restructurations incessantes. Et il nous raconte comment il a choisi d'affecter les reliquats du CE...

Ce n'est pas sans amertume que Serge Roudaut (prononcez "roudotte") s'apprête à tourner la page d'une trentaine d'années d'activité de représentant du personnel. Il faut dire que l'usine où il a effectué sa carrière, Jabil Brest, a définitivement fermé ses portes dans le Finistère le 30 septembre 2015, alors qu'elle ne comptait plus que 86 personnes (*). L'ingénieur s'en désole : "L'usine fabriquait des centraux téléphoniques pour les entreprises. Elle a été revendue par Thomson à Alcatel qui l'a cédé à Jabil. En 2015, l'ancien propriétaire et toujours client de la production a décidé de transférer la fabrication chez un concurrent en Roumanie".

Le secrétaire du CE, qui a été délégué du personnel, secrétaire du CCE, DSC et délégué syndical FO, résume son engagement d'une formule : "Depuis la reprise par Alcatel en 1984, j'ai l'impression que j'ai passé l'essentiel de mon temps, ces 30 dernières années, à négocier des restructurations". Et l'élu d'ajouter : "L'argent que représentent tous ces licenciements, quel gâchis ! A chaque fois, c'est le même scénario : des sous-traitants américains rachètent des usines vendues par des grands groupes, ça dure 2 à 3 ans, puis les fabrications sont transférées dans des pays à bas coût". Un scénario qui aurait pu être évité selon lui : "En 2015, nous avons fait "la tournée des grands ducs" pour aller solliciter l'appui de la région, des élus, du préfet, du commissaire au redressement productif. On nous a écouté poliment en nous disant : "On vous rappellera". Mais rien. La demande de la députée de Brest faite à Emmanuel Macron, le ministre de l'Economie, d'organiser une rencontre à Bercy avec Jabil et Alcatel n'a jamais eu lieu. Cette branche d'Alcatel était devenue chinoise et il ne fallait pas gèner la Chine, a-t-on compris"...

L'usine a été construite à 500 mètres de chez mes parents

Mais si l'histoire est aussi si douloureuse pour l'élu qui confie avoir toujours "eu un côté rebelle", c'est sans doute parce qu'elle est intimement liée à son histoire personnelle. Ce lien s'est noué avant même l'existence du site de production. "L'usine a été construite à 500 mètres de là où habitaient mes parents, raconte Serge Roudaut. Enfant, je jouais dans le terrain où l'usine a été bâtie, c'était alors une sapinière, c'était déjà mon terrain de jeu". Cette proximité, l'enfant devenu ingénieur l'a encore cultivée, en achetant il y 20 ans une maison...devant l'usine. Aujourd'hui, à 59 ans, il raconte être resté le seul élu du CE jusqu'à ces derniers jours. Son congé de reclassement va l'amener jusqu'en octobre 2018 et sa retraite n'est prévue qu'en mars 2021. Que va-t-il faire ? "Je verrais bien. Mais je ne me fais pas beaucoup d'illusions. On m'a fait comprendre que je ne trouverai pas de travail : je suis délégué syndical depuis 30 ans, je me suis battu contre de multiples plans sociaux, ça laisse des traces", dit-il. Comprendre : des traces guère rassurantes pour un éventuel employeur.

Une bataille sur l'autorisation de licencier

En attendant, l'ex-élu peut avoir la satisfaction de n'avoir rien lâché, comme on dit dans les manifs. Il s'est battu, d'abord pour négocier un PSE aux conditions avantageuses (lire notre encadré), puis pour contester son propre licenciement. L'inspection du travail refuse une première fois, en 2016, le licenciement des 10 élus de l'entreprise, au motif que des personnes extérieures au comité ont participé à la réunion lors de laquelle le CE donnait son avis sur ces licenciements. Problème : les élus risquaient, au cas où l'entreprise prenne cette décision, de ne pas bénéficier du contenu du PSE qu'ils avaient négocié en septembre 2015, puisque l'accord du PSE ne courait que jusqu'au 6 octobre 2016. Hormis Serge Roudaut, les 9 autres élus, âgés de 47 à 52 ans, décident donc de démissionner en janvier 2016 pour sortir de cette incertitude, eux pouvant encore rebondir en trouvant du travail (**). Le secrétaire du CE, lui, continue de contester sa nouvelle demande de licenciement. "A ma grande surprise, le ministère du Travail a accepté mon recours du fait que mon entretien préalable avait eu lieu trop tôt par rapport à la réception de la lettre", confie le délégué syndical qui dit, piquante formule, "avoir été "délicencié" en septembre 2016.

 C'est le directeur de Jabil Belgique qui est venu à Brest pour faire un CE avec moi comme seul élu

La situation devient alors rocambolesque : le directeur de l'usine ayant été lui-même licencié, c'est le directeur de Jabil Belgique qui vient à Brest tenir un CE avec l'unique élu, Serge Roudaut, pour lui demander son avis sur...une nouvelle procédure de licenciement à son endroit. "J'étais le seul votant. J'ai voté contre mon licenciement", témoigne Serge Roudaut non sans malice. Et dans la foulée, il adresse un nouveau recours. "Je visais le fait que l'entreprise ne me proposait comme reclassement que des postes de magasinier et de technicien dans l'usine Jabil de Fontenay-sur-Eure (Ndlr : l'entreprise Jypro, dernier site français du groupe américain Jabil Compagny) et surtout sans aucune précision sur les emplois, les statuts et les salaires. Le plus drôle, c'est que j'ai été convoqué en mai 2017 par la direction du travail qui menait son enquête suite à ma demande. Or le groupe Jabil venait juste d'annoncer la fermeture de l'usine de Fontenay !" L'élu attend la décision de l'administration d'ici le 14 juillet. D'ici là, il aura aussi attaqué son employeur aux prud'hommes pour discrimination syndicale : "J'ai eu la mauvaise idée de me syndiquer à la CGT deux ans après avoir été embauché, puis d'avoir des mandats FO. Résultat : j'ai fini en étant l'ingénieur le plus ancien de l'entreprise et aussi le plus mal payé".

En entendant, Serge Roudaut, pour sortir de sa situation de DS et d'élu CE isolé et sans salarié, "ce qui n'a pas grand sens" admet-il, a proposé un accord à sa direction afin que ses mandats prennent fin au 15 juin 2017. Il n'est donc plus ni délégué syndical ni secrétaire du CE. Mais il a posé une condition à cet accord, que l'entreprise verse le reliquat correspondant à la subvention du CE du 1er janvier au 30 avril 2017. Ce qui a été fait en mai. La cagnotte du CE a donc atteint 36 000€ dont 8 000€ sur le budget de fonctionnement. Que faire de cet argent ? Il était trop tard pour le répartir entre les salariés, qui ne font plus partie de l'effectif de l'entreprise, explique l'élu.

J'ai choisi de donner les reliquats du comité à des CE et des associations

"C'est un peu arbitraire, mais comme j'étais le seul membre du bureau du CE encore présent, j'ai décidé de faire des dons à des associations", nous répond le Brestois. Il a choisi de verser 5 350€ à trois comités d'entreprise d'associations d'aide à domicile (ADMR) du Finistère qui étaient menacées de liquidation il y a 3 ans et dont il connaît la situation. Il a donné 4 000€ à un restaurant associatif solidaire, la Cantoche à Brest, qui permet à des gens très modestes -notamment des retraités- de déjeuner pour 2€, et il a versé 4 000€ également à l'association "Les amis de Franck", qui vient en aide aux enfants atteints de maladies incurables. Enfin, ce défenseur de la cause animale a fait don de 3 000€ au refuge animalier de Landerneau et fait un dernier don à l'association des retraités de FO du Finistère : "Comme j'ai été DS FO et que j'ai 59 ans, ironise-t-il, j'aurais peut-être bientôt besoin d'eux".

(*) Selon Serge Roudaut, sur les 56 salariés en activité et les 11 salariés en invalidité licenciés en octobre 2015 et qui ont bénéficié d'un congé de reclassement de 18 mois, 18 seulement ont retrouvé un CDI, les autres sont au chômage.

(**) En cas de contentieux, ils auraient obtenu le bénéfice du PSE, mais les salariés n'envisageaient pas un éventuel combat judiciaire de plusieurs années.

Le PSE de Jabil : 90 000€ d'indemnités minimum

Dans l'Eure-et-Loir, les élus du dernier site français du groupe Jabil (115 salariés à Fontenay-sur-Eure) négocient en ce moment un PSE, la direction ayant annoncé la fermeture de l'usine en décembre 2017. A ce propos, il est intéressant de regarder le contenu de l'accord du PSE pour la fermeture du site de Brest, négocié en 2015, c'est à dire avant la loi Macron qui permet à un groupe dont la filiale est en redressement ou en liquidation d'échapper à l'obligation de financer les mesures du PSE au regard des moyens du groupe.

Ce PSE conventionnel, provisionné à hauteur de 16 millions d'euros, comprenait notamment :

  • une indemnité globale de licenciement d'un minimum de 90 000€, touchée par 50 salariés (1/12e du brut des 12 mois de salaires précédents + 22 350€ + 500€ par année d'ancienneté entamée);
  • une indemnité de 30 000€ pour les 11 salariés en invalidité;
  • un congé de reclassement de 18 mois rémunérés à 75% du brut (avec des cotisations de retraite complémentaire payées sur 100% de l'ancien salaire);
  • 375 000€ de budget formation (à utiliser avant la fin du congé de reclassement), soit environ 5 000€ par salarié licencié, etc.

"Malgré ce que nous avons obtenu, moi et mon collègue délégué syndical CGT, nous recevons encore des lettres d'insultes de la part d'anciens salariés qui ne comprennent pourquoi nous avons signé cet accord", déplore Serge Roudaut.


Bernard Domergue Actuel-CE (lire l'article original)