Espace
CHSCT

@Espace
CHSCT

Elu ?
Contactez-nous

Je découvre
Axium

Tourcoing. Un caissier de 56 ans licencié pour une erreur de caisse : “Pour 18 euros ?!”

 Tourcoing. Un caissier de 56 ans licencié pour une erreur de caisse : "Pour 18 euros ?!"

En juillet à Tourcoing, une caissière du magasin Auchan City avait été renvoyée pour une erreur de 85 centimes. En août, c'est un autre caissier de Tourcoing, employé de Dia cette fois, qui perd son poste, pour une erreur de caisse de 18 euros. Il dénonce une injustice.


Franck* décrit l'incident comme un "accident de parcours". Une simple "erreur d’inattention". Mais celle-ci lui a coûté son poste.


Ce caissier de 56 ans travaillait dans l’un des deux magasins Dia de Tourcoing (Nord) depuis trois ans. Mercredi 8 juin, une cliente passe à sa caisse. Au moment d’encaisser ses 18,17 euros de courses, Franck est "distrait" :


"Ma caisse se situe en face d’une rue à sens unique. Un camion s’y est engagé, avec des voitures derrière lui, qui ont klaxonné. Comme je regardais la scène, je ne me suis pas aperçu que la cliente avait introduit sa carte dans le boîtier, tapé son code, mais que sa carte avait été refusée."


La cliente ne le voit pas non plus, ou du moins ne le fait pas remarquer ("Elle-même ne s’en est pas rendu compte", estime Franck) et repart donc sans payer. Les 18,17 euros, c’est la cliente suivante qui les retrouve sur son ticket de caisse, en plus de ses propres courses. Là encore, l’erreur passe d’abord inaperçue : la cliente ne revient que le lendemain, pour qu’on lui rembourse ce qu’elle n’a pas acheté. La vidéo-surveillance, consultée, confirme le non-encaissement de la première cliente.


A ce moment-là, pour Franck l’incident est clos. "J’ai continué à travailler normalement, et il ne s’est rien passé de particulier", confie-t-il. "C’était oublié."


"Je n’ai pas fait ça sciemment !"


Mais le 4 août, soit près de deux mois après les faits, Franck est convoqué auprès du directeur de secteur pour un entretien préalable à sanction. Pour lui, la surprise est totale :

"Je ne m’y attendais absolument pas. J’ai encore dans mon portable les SMS que j’ai envoyés à mon responsable de magasin pour lui demander pourquoi est-ce que j’étais convoqué. Je ne pensais pas du tout à cela."


Le 16 août, Franck reçoit une lettre recommandée l’informant de son licenciement pour "cause réelle et sérieuse" (en d’autres termes, une faute simple, l’échelon avant la "faute grave" dans la hiérarchie des motifs disciplinaires). Deux semaines après, l’ancien employé est toujours sous le choc :


"Je n’ai pas fait ça sciemment ! D’ailleurs je ne connais pas du tout la cliente que je n’ai pas encaissée. J’ai commis une erreur, je le reconnais tout à fait. Mais est-ce qu’on licencie des gens pour 18 euros ?"


Dans la lettre de licenciement, que nous avons consultée, la direction reproche à Franck ses "manquements successifs" : "Ce n’est pas la première fois que […] vous ne respectez pas les procédures caisses", écrit-elle.


En décembre dernier, en effet, après ne pas avoir appliqué une promotion sur un article d’une cliente lors de son passage en caisse, Franck avait pris l’initiative de ne pas scanner un autre article (dont il pensait que le prix valait la promotion non-appliquée) pour compenser. Ce qui lui avait valu une mise à pied disciplinaire.


"On voulait que je m'en aille"


Deux erreurs en trois ans donc : pas de quoi être renvoyé, estime Franck. Pour lui, son âge explique son licenciement : "Ça a beaucoup joué. J’ai bientôt 57 ans, on me disait souvent que j’étais trop vieux, trop lent, pas assez productif", raconte-t-il, précisant n’avoir reçu aucun soutien de la part de ses anciens collègues depuis son renvoi.


"Tout était bon pour me virer. On voulait que je m’en aille. Cette erreur est un prétexte pour me faire partir."


D’autant plus, selon lui, que le Dia où il travaillait devrait être revendu à Gastt, un groupe polonais. Ce que confirment la CGT et FO. Sauf que les huit magasins Dia déjà revendus rencontrent des problèmes, notamment de paiement des salariés. Certains employés des Dia cédés par Carrefour craignent donc une fermeture de leur magasin,comme à Lyon. Franck interprète par conséquent son renvoi comme une façon pour Carrefour d’éviter de "se retrouver avec un salarié de plus sur les bras, qu'il faut recaser".


Nous n'avons cependant pas eu confirmation de la prochaine fermeture de ce magasin. Contacté par "l'Obs", le groupe Carrefour n'a pas encore trouvé le temps de donner sa version du renvoi de Franck.


Toujours est-il que pour Samuel Meegens, secrétaire général de l'Union locale CGT de Tourcoing, qui défend Franck, "la grande distribution va mal. Plutôt que de faire des licenciements économiques, il n’y a rien de plus facile que de trouver des fautes aux employés, et notamment des erreurs en caisse".


En juillet, toujours à Tourcoing, une caissière du magasin Auchan City avait été renvoyée pour une erreur de 85 centimes.


Franck demande sa réintégration au sein du groupe Carrefour ("mais surtout pas dans ce magasin-là", précise-t-il), et se dit prêt à aller aux prud’hommes, où des juges examineront sa réclamation.


Les 18 euros, un motif parmi d'autres ?

Mais son affaire ne peut être réduite "au gentil salarié face au méchant employeur", comme l’explique Eric Rocheblave, avocat spécialiste en droit du travail :


"Quand un employeur confie une tâche à un salarié, en l’occurrence scanner tous les articles, il est en droit d’attendre que la tâche soit exécutée correctement. Une erreur reste une erreur, même pour une petite somme."


Il poursuit : "Dit comme cela, le licenciement peut paraître abusif, exagéré. Mais mis dans un contexte particulier, il peut se justifier. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte." Par exemple, l’impact que peut avoir la faute sur l’image de l’entreprise : ici, la cliente qui a dû payer des articles qu’elle n’a pas achetés ne reviendra peut-être jamais.


D’un autre côté, le fait que Dia ait mis deux mois à convoquer Franck "peut être une appréciation par le juge que le fait n’était pas si fautif que cela", auquel cas le groupe aurait réagi plus vite.


Il reviendra donc aux juges de trancher. "Je suis dans l’attente", souligne Franck.


* Le prénom a été changé.


Richard Duclos

L'Obs

(lire l’article original)