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Représenter les autres [5/7] : « La culture, ce n’est pas la consommation »

Catherine Hélie, pour les Editions Gallimard

 

La philosophe Cynthia Fleury répond aux questions de notre série d'été : Que signifie représenter les autres ? Est-ce aux élus du personnel de négocier des normes sociales ? Un contrôle démocratique est-il possible dans les entreprises ? La culture pour tous est-il un slogan du passé ou une utopie à faire vivre ? Interview.


Suite de notre série d'été sur le thème : "Que signifie aujourd'hui représenter les autres ?" Aprèsl'économiste Bertrand Martinot, le sociologue Arnaud Mias et les chercheurs en science politiqueBaptiste Giraud et Sophie Béroud, nous donnons aujourd'hui la parole à Cynthia Fleury.


Chercheuse en philosophie politique, également psychanalyste, elle enseigne à l'université américaine de Paris et à Sciences Po et tient une chaire de philosophie, accessible à tous publics, à l'hôpital de Hôtel Dieu à Paris. Elle est également membre du comité consultatif national d'éthique. Cynthia Fleury s'intéresse notamment à la crise de la démocratie et à l'évolution des valeurs qu'elle requiert des individus, des thèmes en lien avec nos interrogations sur le sens d'un mandat représentatif et de l'action collective au service des autres. Cynthia Fleury est l'auteur de livres de réflexion exigeants comme Les irremplaçables (2015, Gallimard), La fin du courage, la reconquête d'une vertu démocratique (2010, Fayard) ou encore Les pathologies de la démocratie (2005, Fayard).

Que signifie aujourd'hui représenter les autres ?

Cynthia Fleury : Prenons tout d'abord la représentation politique : les représentants politiques sont les représentants du peuple indivisible. Autrement dit, ils ne représentent pas seulement la petite partie de ce peuple qui les a élus, ils représentent l'intérêt général, et cette différence fait toujours l'objet de controverses. Par ailleurs, la représentation politique traverse des crises de deux types. L'une ne remet pas en cause la représentation politique tout en considérant qu'elle n'est pas de bonne qualité ou qu'elle manque de représentativité parce qu'elle n'est, par exemple, pas assez paritaire, pas assez diversifiée, pas assez intergénérationnelle, etc. Mais il y a aussi des critiques qui remettent directement en cause la question de la représentation sur le thème : "Je n'ai pas à être représenté, je peux être directement présent et m'exprimer".


“Les représentants du personnel font à la fois de l'hypersingulier et de l'action collective”


Cela ne passe pas seulement par de la démocratie directe, ce peut être le fait d'exprimer sa voix avant, pendant, après les élections, de considérer qu'un exercice plus continu de la démocratie est indispensable, que le mandat donné à des élus n'est pas un blanc-seing. Aujourd'hui, nous ne sommes pas au clair sur la crise que traverse notre représentation : cette crise va-t-elle jusqu'à remettre en cause l'idée même de représentation ou cette crise ne discute-t-elle que les critères de représentativité ? Si nous prenons maintenant la représentation à l'intérieur d'une entreprise, c'est assez différent. Vous êtes représentant des salariés, vous essayez de défendre le point de vue des salariés qui lui-même n'est pas le point de vue des patrons ou de l'entreprise dans son ensemble. Les représentants du personnel ont une double casquette, ils essaient à la fois d'accompagner des personnes individuelles dans les tempêtes qu'elles doivent traverser et en même temps ils tentent de défendre, par les accords, un point de vue plus collectif. Ils font à la fois de l'hypersingulier et du structurel avec l'action collective.

Appartient-il à ceux qui représentent les salariés et qui en défendent les intérêts de définir les normes sociales ?

En tout cas, cela pose la question suivante : lorsque vous êtes partie prenante (Ndlr : en étant à la fois négociateur et salarié), êtes-vous le meilleur, le mieux placé pour négocier ? Mener une négociation dont on est l'objet peut être compliqué. Cette condition vous affaiblit. Il est parfois utile de dépersonnaliser la négociation et d'y faire intervenir un tiers, un nouveau type d'acteur dans le processus, pour porter un discours qu'on ne peut pas porter soi-même directement, afin de parvenir à une négociation un peu plus équilibrée. Ensuite, dans la volonté politique d'autonomiser les acteurs sociaux locaux, il se joue autre chose : une perte de pouvoir et une perte de normalisation.


“Si les acteurs nationaux ne peuvent plus produire de normes sociales, cela les affaiblira (..) La dérégulation économique a la main sur les négociations”


Des accords nationaux produisent des règles décontextualisées des réalités locales mais normatives pour tous. A partir du moment où vous créez des situations d'exception et où le local l'emporte, ce peut être pour le meilleur et pour le pire. Vous ne maîtrisez plus le niveau d'ajustement de ce qui se fait localement. Cela peut être très précieux parce que très adapté à la situation locale. Comme cela peut se révéler totalement pervers en se retournant contre les salariés concernés : c'est ça ou rien, peut-on leur dire. A partir du moment où les acteurs nationaux ne peuvent plus produire de la normalisation, cela les affaiblit considérablement et cela invalide même leur rôle, même s'ils essaient de défendre localement les salariés. C'est d'ailleurs l'un des arguments des acteurs syndicaux opposés au projet de loi Travail : la dérégulation économique a la main sur les négociations.

"Inverser un rapport de force, ce n'est nullement avoir du pouvoir", dites-vous dans les Irremplaçables. Transposé aux relations sociales, qu'est-ce que cela signifie ? Les élus du personnel disent eux-mêmes que sans rapport de forces, il est difficile de négocier dans un sens favorable aux salariés…


Ne sortez pas la phrase de son contexte, s'il vous plait. Disons que je n'ai pas une vision statutaire du pouvoir. Il n'y a pas d'un côté une entité qui a le pouvoir et de l'autre une qui n'en a pas. Dans une négociation, c'est le type de frottements que vous pouvez créer dans l'échange qui va vous donner non pas du pouvoir mais qui va permettre à la négociation de se poursuivre. En quelque sorte, vous créez de la disruption, du chaos, pour empêcher la consolidation d'un ordre que vous jugez discriminant. La vie est faite de ces rapports de forces, mais ces rapports ne sont pas immédiatement lisibles en terme de pouvoirs.


Quel contrôle démocratique les salariés, à commencer par les représentants du personnel, vous semblent-ils devoir et pouvoir exercer aujourd’hui sur les entreprises ?

Je ne suis pas du tout une spécialiste des questions liées aux syndicats et à la gouvernance. Mais il est certain que depuis plusieurs décennies s'est produit un phénomène de captation de la décision stratégique des entreprises par leurs actionnaires alors que leur engagement réel dans l'entreprise est assez volatil, court-termiste et spéculatif. C'est tout sauf logique. Que des actionnaires engagés sur le long terme aient accès aux décisions stratégiques paraît normal, mais que des actionnaires qui s'ajustent très rapidement sur des finalités qui ne sont pas celles de l'entreprise pèsent autant sur la stratégie d'une société, cela semble anormal. Cela nous renvoie à une question essentielle : à qui appartient l'entreprise ? Une question posée par tous ceux qui ont travaillé sur une revalorisation de la partie prenante que sont les travailleurs, comme l'économiste Gaël Giraud, qui propose de revoir la définition de l'entreprise donnée par l'article 1832 du code civil (*).


“La question essentielle est de savoir à qui appartient l'entreprise et quel est son but”


A ce propos, les travailleurs ont souvent été dévalorisés au motif qu'ils ne prendraient aucun risque. Mais c'est faux. Cette notion de risque doit être comprise dans un sens plus large. Comme travailleur, vous prenez beaucoup de risques car c'est sur vous que s'ajuste l'économie avec la flexibilité, la pression des performances, etc. Cet accès des travailleurs aux décisions de l'entreprise suppose aussi un spectre de rémunérations beaucoup plus cohérent dans l'entreprise, avec des écarts de salaires mesurables et admissibles, et des objectifs d'entreprise indivisibles. Indivisibles au sens où l'entreprise n'a pas pour finalité le profit, le profit n'étant qu'un moyen au service d'un but. Si vous défendez cette idée d'indivisibilité des objectifs de l'entreprise, cela veut dire que vous prenez en compte certes le profit mais aussi la RSE (responsabilité sociale et environnementale), par exemple. Qu'il y ait une revalorisation des parties prenantes dans la gouvernance et qu'il y ait une revalorisation des salaires me paraît absolument nécessaire. Le sentiment qui prévaut, indépendamment d'un monde du travail sous pression et précarisé, c'est en effet un sentiment d'indécence et d'indignité. Les gens ont le sentiment que ce qu'on appelait autrefois le "métier" n'existe plus et que certains font sécession par rapport au destin collectif de l'entreprise, l'ajustement se faisant toujours sur les travailleurs.


Quatre vingt ans après le Front populaire, que pourrait signifier aujourd’hui un accès à la culture pour tous ? Est-ce une utopie à réinventer ?

L'éducation et la culture populaires ont été des dynamiques essentielles pour l'émancipation individuelle et collective. L'idée originelle que conjointement au travail se joue une transformation existentielle forte des individus me paraît toujours d'actualité. C'est d'autant plus une idée clé que nous assistons à une marchandisation extrême de la culture.

“Une société de consommation et de loisirs forcés”


Je cite dans mon livre (**) cette expression un peu provocatrice de Günther Anders d'une "société de consommation et de loisirs forcés" . Elle souligne que même dans la sphère des loisirs, nous sommes en pleine normalisation, avec un univers de consommation qui a pris la main sur la culture. Mais la culture, ce n'est pas la consommation. Nous faisons face à une uniformisation des produits culturels proposés, avec une sélection par l'argent, qui est une forme de prison : vous avez droit à certaines choses et pas à d'autres. Cette expression de "loisirs forcés" renvoie aussi à ce phénomène d'automate, quand on se met devant la télévision ou un écran : la consommation n'est pas un acte de pensée, tout au plus un acte compulsif.


Les élus du personnel peuvent-ils résister à ce phénomène et trouver des alternatives ?

Cela me paraît évident. Notre travail à tous est de penser des alternatives à cette consommation culturelle et de ne pas acheter pour argent comptant les impérialismes culturels qui nous sont proposés. C'est un travail de chaque jour, possible mais pas simple.


Mais les réseaux d'accès à la culture populaire ne sont plus aussi vivaces, non ?

Oui, mais ce n'est pas vrai qu'il n'y a que de la déperdition. Vous avez aujourd'hui quantité de lieux alternatifs qui ont surgi, de réseaux de communautés, de réseaux sociaux qui n'existaient pas auparavant et qui se sont construits sur des affinités électives fortes, vous avez quantité de"peuplades" -pour reprendre le nom d'un site- qui font la jonction entre un territoire local, des personnalités, des talents et un projet.


Le conflit lié à la loi Travail traduit-il à vos yeux une crise sociale, démocratique, politique ?

En tout cas, si vous regardez tous les mouvements suscités par ce projet et symbolisés par le slogan "on vaut mieux que ça", il y a eu dans la mobilisation pas simplement un refus du contenu de cette loi, mais aussi un refus radical de l'esprit même de cette loi. Un projet perçu, tout au moins par ceux qui militent contre et qui descendent dans la rue, comme venant encore davantage déclasser et dévaloriser le travail. Il y a clairement une perte de confiance. Celle-ci n'a d'ailleurs pas commencé avec le projet de loi Travail mais elle s'est réaffirmée lors de ce dernier quinquennat avec un peuple de gauche qui ne comprend pas ce qui lui arrive et qui préfère bloquer plutôt qu'avancer sur un terrain qu'il trouve dangereux de par les principes qu'il promeut.

(*) Dans leur livre Vingt propositions pour réformer le capitalisme (2009, Flammarion), Gaël Giraud et Cécile Renouard constatent : "Avec la maximalisation de la valeur actionnariale, c'est à dire un profit immédiat et affecté aux actionnaires et par le jeu des stock-options aux dirigeants (...), il est impossible à l'employé de se sentir concerné par le but de la société". Les deux auteurs proposent donc de réécrire l'article 1832 du code civil , qui fixe comme but à une société "le bénéfice", pour redéfinir ainsi ce qu'est une entreprise : "La société est constituée par deux ou plusieurs personnes qui conviennent par un contrat d'affecter à une entreprise commune des biens ou leur industrie en vue de poursuivre un projet d'entreprise qui respecte l'intérêt général, financé au moyen du profit".


(**) Au sujet de la culture et des loisirs de masse, dans son dernier livre, "Les Irremplaçables" (2015, Gallimard), Cynthia Fleury cite La crise de la culture, d'Hannah Arendt (1954, Gallimard) : "La société de masse (...) ne veut pas la culture, mais les loisirs et les articles offerts par l'industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société (...). Ils servent (...) à passer le temps".Cynthia Fleury fait aussi référence à L'Obsolescence de l'homme (2011, Fario) de Günther Anders : "La majorité de ceux qui vivent une vie absurde ne sont pas encore conscients de ce malheur (...) Même ce qu'ils font à côté de cette vie absurde est quelque chose qu'on fait à leur place, quelque chose qu'on leur livre (...) puisqu'on les prive de leur autonomie, de la chance de devenir autonomes, ils restent aussi non autonomes pendant leur temps libre".

Par Bernard Domerguehttp://www.actuel-ce.fr/ (lire l’article original)