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«Plutôt le Smic jeunes que la précarité»

 


Entretien avec Hakim El Karoui

 

Ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Hakim El Karoui est consultant et essayiste. Il a récemment publié La Lutte des âges (Flammarion, 2013).



 


Entretien avec Hakim El Karoui

 

Ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Hakim El Karoui est consultant et essayiste. Il a récemment publié La Lutte des âges (Flammarion, 2013).





Causeur. D’après l’enquête du Monde sur les 18-34 ans[1. Enquête « Génération quoi ? » réalisée auprès de 210 000 Français de 18 à 34 ans. Ipsos, France Télévisions, Le Monde, 26 février 2014.], les jeunes ont aujourd’hui le sentiment d’appartenir à une « génération perdue ». Certes, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 24%. Mais est-ce objectivement plus difficile d’être jeune aujourd’hui qu’en mai 1968 ?

Hakim El-Karoui. La situation économique des jeunes est évidemment plus délicate que celle de leurs aînés. Il faut aujourd’hui sept ans pour obtenir un CDI et vingt-cinq ans pour devenir propriétaire. Pour autant, la jeunesse ne se résume pas à ses difficultés économiques. En 1968, la France s’ennuie et les jeunes font Mai-68. En 2014, la France s’ennuie et les jeunes se disent : « Sauve qui peut ! » Certains partent, d’autres essaient de s’en sortir malgré tout en développant des stratégies individuelles. Ce qui a aussi changé, c’est le regard de la société sur la jeunesse. On entend un discours à la fois catastrophiste ̶ « C’est horrible d’être jeune aujourd’hui » ̶ et accusateur ̶ « Les jeunes ne pensent qu’à eux, ils ne s’organisent pas ».


Ce dernier constat n’est pas entièrement faux. À la différence de leurs parents, la génération CPE ne se mobilise que pour défendre ses avantages hérités de la Libération. On est loin du « Changez tout ! » de Mai-68…

Les jeunes descendent dans la rue pour dire : « Nous aussi, nous avons droit à notre part du gâteau ! » Bref, ils défendent des acquis sociaux dont ils ne bénéficieront pas ou peu, compte tenu du vieillissement de la population et de son impact sur le financement de la protection sociale. Cependant, ils se posent des questions sur leur emploi et leur avenir. Ils voient bien qu’il y a un énorme problème entre les générations, mais ils restent inertes.


Comment décririez-vous ce « problème entre les générations » ?

Les gens qui travaillent contribuent trois fois plus à la solidarité entre les générations que les retraités. Et qu’on ne me dise pas que les grands-parents atténuent ces inégalités en renflouant leurs petits-enfants : la somme des transferts des premiers vers les seconds ne représente que 6% du PIB alors que le transfert des actifs vers les retraités atteint 20% de la richesse créée. Certes, dans un contexte économique difficile, les parents et grands-parents aident leurs enfants plus que par le passé, mais ils en ont largement les moyens. L’égalité étant profondément ancrée dans la culture française, ils tâchent ainsi de l’atteindre au sein de la famille, sans remettre en cause la concentration du patrimoine chez les plus âgés.


On ne peut tout de même pas reprocher à nos aînés d’avoir profité des fruits de la croissance…

J’observe que nous avons accumulé de la dette à partir de la fin du « baby boom », lorsque nous savions déjà que nous ne pourrions plus payer les retraites. Après avoir endetté la génération de leurs enfants, après s’être enrichie grâce à la hausse de l’immobilier, la génération née entre 1945 et 1960 nous explique aujourd’hui qu’il ne faut rien changer au modèle social conçu en 1945, et finalement très peu amendé depuis dans ses grands principes et ses grands équilibres. Mais si rien ne bouge d’ici à 2025, c’est à la fois la compétitivité de l’économie et le financement de la santé et des retraites des enfants des « baby-boomers » qui sont en danger.


Le vieillissement de la population touche tous les pays développés. Pourquoi ce phénomène grève-t-il spécifiquement l’avenir de la jeunesse française ?

Tout simplement parce que nous n’avons pas engagé les réformes qui s’imposaient. En 2000, l’Allemagne était l’« homme malade » de l’Europe et partait d’une situation comparable à la nôtre : déficits abyssaux, chômage de masse, etc. Conscients de ce marasme, et de la nécessité d’améliorer la compétitivité de l’économie, les dirigeants allemands ont décidé de favoriser les actifs plutôt que les inactifs, et les actifs de l’industrie plutôt que ceux des services. Ils ont violemment réduit les salaires des employés du tertiaire mais n’ont que légèrement baissé ceux des salariés de l’industrie. Résultat : les salaires allemands ̶ qui partaient de plus haut ̶ ont baissé de 10% entre 2002 et 2012 quand les salaires français augmentaient de 20%. Dans un pays encore plus âgé que le nôtre, ces réformes ont permis un nouveau partage de la richesse entre les générations car, pendant ce temps, l’âge de la retraite a été repoussé et le taux de remplacement des retraites baissé. Or, en France, si nous ne faisons rien, nous nous heurterons au mur des finances publiques dans dix ans.


Pourquoi ?

En 2025, les Français nés en 1945 auront 80 ans. Les décès de « baby boomers » vont exploser au même rythme que les coûts sociaux car, dans sa dernière année de vie, on dépense cinq fois plus en matière de santé qu’au cours de toutes les années précédentes. Aussi faut-il réformer tant que nous avons encore des retraités qui sont de plus en plus aisés (même si ce n’est évidemment pas le cas de tous !) et en bonne santé. Augmenter progressivement les cotisations sociales qui pèsent sur les retraités et arrêter la revalorisation automatique des prestations de retraite ne serait que justice et, en prime, cela renforcerait la compétitivité de nos entreprises. Certains imaginent des solutions plus radicales : l’inflation ou le défaut partiel sur la dette qui affecterait d’abord les rentiers.


J’imagine mal nos chers retraités – qui sont le socle des majorités politiques – consentir à de tels sacrifices. Mais ne les blâmons pas : à leur place, nous aurions probablement agi à l’identique ! D’une certaine façon, le repli d’une génération sur ses privilèges n’est-il pas symptomatique du malaise occidental que vous diagnostiquiez dans votre précédent essai Réinventer l’Occident (Flammarion, 2010) ?

L’Occident sait qu’il a perdu le monopole de l’Histoire et de l’intelligence. En 2000, l’Union européenne se berçait encore d’illusions lorsqu’elle élaborait l’Agenda de Lisbonne pour bâtir la « société la plus intelligente du monde ». Manque de chance, les Chinois ne sont pas si bêtes ! Ils nous démontrent chaque jour que l’avenir ne s’écrit pas avec le langage de l’Occident et qu’on peut, par exemple, développer l’économie de marché sans démocratie. Si l’Europe reste le plus grand marché au monde, on sent bien que la dynamique n’est plus là : les gens ne caressent plus aucune ambition collective, ils sont dans le sauve-qui-peut individuel.


La proposition d’un « SMIC jeunes » doit vous faire bondir. Mais ne vaut-il pas mieux être mal payé plutôt que chômeur ?

Je vois dans le « SMIC jeunes » un moyen de lutter contre la précarité et les stages dans lesquels toute une tranche d’âge est enfoncée. Aujourd’hui, à travers les stages, les jeunes sont la variable d’ajustement de la compétitivité française ! Un SMIC jeunes pourrait accorder un meilleur statut aux jeunes qui commencent leur carrière et remédier aux rigidités de notre système social. Ce dernier protège tellement les salariés sous CDI qu’il met des barrières de plus en plus difficiles à franchir pour arriver à ce nouveau Graal. Il faut élargir le cercle des « insiders ».

 

 

 

Source : (causer.fr)


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